dimanche 1 mars 2015

Le fareinisme : la folie religieuse en plein coeur de la Dombes

Désormais oublié, le fareinisme fut l'une des représentations du jansénisme en son aspect sado-masochiste le plus poussé. Ses fondateurs, son origine, son développement, débutèrent à Fareins, dans la Dombes.
Le jansénisme : une difficile définition

Le jansénisme ? Terme barbare et désuet... L'expliquer en un simple article de blog (au demeurant simple recueil d'histoire contées et non pas de recherches scientifiques) serait prétentieux. Ce courant spirituel catholique pourrait être résumé, de façon très simpliste, comme un mouvement anti-jésuite basé sur l'Augustinus (1640), œuvre posthume de Cornelius Jansen (1585-1638), évêque d'Ypres (en Belgique actuelle) . 

Cornelius Jansen, par Jean Morin

Reprenant la théologie augustinienne, il met en son cœur la notion de grâce divine, la seule permettant à l'homme de sauver son âme de pécheur par nature, grâce pouvant se matérialiser par des miracles, notamment des guérisons. Rapidement, malgré une certaine implantation à Paris et une popularité grandissante, les thèses de Jansen sont combattues par la Monarchie, les Jésuites (proches du pouvoir et du pape) et la Papauté, avec en point d'orgue la bulle Unigenitus de septembre 1713, fulminée par le pape Clément XI.


Les convulsionnaires : le jansénisme dans son masochisme

Un mouvement découlant du jansénisme se développe très rapidement : celui des convulsionnaires. L'approbation divine se matérialise alors par des miracles différents des guérisons habituelles, par des convulsions puis par des violences physiques.

Le point de départ des convulsions se trouve au cimetière Saint-Médard, à Paris, autour de la tombe du diacre janséniste François de Pâris (1690-1727). 


François de Pâris (auteur inconnu)

Considéré comme un saint pour avoir été d'une charité exemplaire, sa sépulture devient le point de ralliement d'une population de plus en plus importante, espérant des guérisons, voulant conserver comme une relique la terre l'entourant... Mais rapidement, dès l'été 1731, des mouvements convulsifs, exclusivement féminins, sont signalés dans le cimetière. Celui-ci est alors fermé mais le mouvement prend forme et se popularise, les convulsionnaires se réunissant dans la sphère privée.

De plus en plus violentes, les convulsions se transforment en un spectacle sado-masochiste. Le convulsionnaire doit alors être secouru par des fidèles, les secouristes, qui frappent, martyrisent le sujet, pour le libérer de sa possession. Elles deviennent alors la métaphore parfaite de la persécution des jansénistes, du Christ, des martyrs. Dès 1733, les réunions sont interdites et les arrestations se multiplient. Mais bien évidemment, les réunions clandestines se poursuivent.

Le mouvement s'étend alors sous l'influence de Michel Pinel lors d'un véritable tour de France. Mais c'est notamment dans les limites de la région Rhône-Alpes actuelle qu'il va s'implanter. Deux personnages vont symboliser cette implantation : les frères Bonjour.



Les Bonjour : des tonneliers de Pont-d'Ain aux ecclésiastiques lyonnais

La famille Bonjour, originaire de Varambon, se déplace à la fin du XVIIe siècle dans le village voisin : Pont-d'Ain. François, l'arrière-grand-père des frères dont il est sujet, et Anthelme, le grand-père, sont tonneliers. Leur père, Claude (1713-1784) est marchand à Pont-d'Ain. De son mariage en 1740 avec Jeanne-Françoise Revel (1714-1804), fille d'un cordonnier, il a sept enfants dont quatre parviennent à l'âge adulte : Anne (1746-1816) qui épousera le marchand Joseph Gavet, Claudine (1752-1779) qui s’unira avec le marchand François-Claude Marion, et les deux frères Claude et François.

Claude, né en 1744, est l'aîné. Paradoxalement, il se destine à la carrière ecclésiastique et débute comme professeur de théologie au collège chartreux Saint-Charles de Lyon avant d'occuper sa première cure, celle de Saint-Just-lès-Velay (actuelle Saint-Just-Malmont, dans la Haute-Loire). Il en est chassé au bout de trois années, en 1774.

François, son cadet, naît en 1751. Comme son frère, l’Église l'attire et devient vicaire.

En 1775, Claude revient à proximité de leur berceau d'origine, en devenant curé de Fareins.


Fareins et l'arrivée des frères Bonjour

Fareins était alors un village de près de 1 000 habitants situé au cœur de la Dombes, dans la baronnie de Fléchères, et à proximité des villages de Beauregard, Chaleins et Messimy-sur-Saône, dans ce qui peut être défini comme le Val de Saône.

L'église de Fareins (Archives départementales de l'Ain)


Succédant au très apprécié père Lemoine, Claude Bonjour parvient à faire oublier son prédecesseur par son calme et son dévouement.

Mais quelques mois plus tard, son frère François arrive dans la paroisse comme vicaire, en provenance du collège d'Alais, en Languedoc. Parfais janséniste, François Bonjour impose une vision radicale de sa religion. C'est alors que les convulsions débutent.


Les convulsionnaires

Le jansénisme de Fareins se concentre notamment sur des conversations avec des anges, des visions mais également des violences physiques, néanmoins moins sévères que les très dures convulsions parisiennes.

François succède rapidement à son frère et va plus loin dans le fanatisme janséniste. Il est surtout pointé du doigt par certains paroissiens, l'accusant de s'enfermer avec les jeunes filles du village, les fouettant au martinet, chaque soir, pour les exorciser, causant « gémissements, coups sourds et marmottages ». Les mœurs se détournent mais les frères Bonjour sont soutenus : il est estimé que plus de la moitié voire des deux tiers des habitants sont ralliés à leurs idées.


Les premiers miracles... plus ou moins probants

Pour s'affirmer, le fareinisme voit les miracles se multiplier.

Le premier retentissement arrive en 1783. Françoise Chatelard, 27 ans, épouse du tisserand Jean Laurent, souffre de tumeurs au sein. Malgré l'intervention d'un chirurgien, François Bonjour ordonne à la femme d'abandonner les soins médicaux et lui impose de mettre comme onguent l'image de François de Pâris et de réciter une neuvaine. Elle semble guérir... Le 20 juillet de la même année, la même Françoise Chatelard, enceinte, traverse le plancher d'une galerie en bois et se casse la jambe. Malgré les recommandations du chirurgien, François Bonjour lui demande d'abandonner ses béquilles et atèles. En pleine messe, il s'écrie alors « Femme Laurent, de la part de Jésus Christ notre Seigneur, levez-vous, marchez et retournez chez-vous ». Elle se casse alors à nouveau la jambe, la fracture n'étant pas encore consolidée. Exaspéré, le chirurgien refuse de revenir à Fareins et, le 23 septembre, Françoise fait une fausse-couche puis décède elle-même le 27 octobre.

Quelques années plus tard, en décembre 1787, une autre action spectaculaire a lieu. Marguerite Bernard souffre d'une fracture du péroné. Après une vision christique, elle demande à se faire entièrement percer les pieds au couteau. François Bonjour s'exécute. Le reste se passe comme avec la pauvre Françoise : elle se lève en pleine messe et se fracture à nouveau le péroné.


La crucifixion d'Etiennette Thomasson : le fareinisme à son paroxysme

Mais l'acte le plus symbolique du fareinisme mené par François Bonjour se matérialise par une crucifixion publique.

Etiennette Thomasson, dont la trace n'a pas encore été retrouvée par mes soins dans les registres paroissiaux de Fareins, était, selon la description du vicaire général Jolyclerc, une orpheline, folle, délirante, alcoolique et incapable de travailler. Certains affirment qu'elle était alors âgée d'une cinquantaine d'années, d'autres qu'elle était au contraire une jeune femme du village, l'une des plus belles. Toujours est-il qu'elle se signale à plusieurs reprises pour son fanatisme, quitte à être perçue comme une des prophétesses du fareinisme. Mais c'est surtout en 1787 qu'elle va, par sa volonté, donner un retentissement national au mouvement des frères Bonjour.

Etiennette souffre de sévères coliques et François Bonjour, en bon curé fareiniste, s'enferme avec elle pour la soigner... Régulièrement... Pendant plus d'une heure... Et quelques fois en compagnie de son amie, Gothon Bernard. Les cris, les jouissements et les coups s'accumulent, à la manière des méthodes des frères Bonjour. Etiennette est alors sujette à des miracles : la guérison de ses coliques, de ses convulsions et de ses enflures, et son retour à la vie suite à une noyade, dans l'un des nombreux étangs dombistes selon le père Bonjour, dans une simple crapaudière selon le vicaire général Jolyclerc.

Demandant elle-même sa crucifixion suite à une vision chrisitque, les frères Bonjour acceptent ce passage à l'acte : Etiennette sera crucifiée le 10 octobre 1787 à 15 heures, dans l'église de Fareins, et plus précisément dans la chapelle de la Vierge. Un rapport de l'archevêché de Lyon du 20 décembre 1787 fait référence à cet événement : Claude Bonjour témoigne alors en précisant que la crucifixion tendait à prouver la piété et la bonne foi de sa paroissienne. Le jour J, se tenant contre un mur de la chapelle, François Bonjour lui tient sa main gauche, Claude Bonjour la main droite. Chacun y enfoncent alors un clou avec un marteau, avant de répéter l'action sur les pieds de la convulsionnaire. Dans le rapport de l'archevêché, Claude Bonjour précise qu'un demi-verre de sang à peine est sortie du corps d'Etiennette, son seul cri ayant été « Oh mon Dieu ! ». Les clous sont ensuite arrachés, elle tombe et se met à prier, les bras en croix. On lui marche sur ses membres transpercés.


La chute

Condamnés par l’Église, déclarés hérésiarques, les frères Bonjour sont confrontés à la virulence de Jean-Marie-François Merlino (1737-1805), conseiller de la sénéchaussée de Dombes et futur député de la période révolutionnaire. Il parvient à faire arrêter et emprisonner au monastère de Tanlay François Bonjour. L'archevêque de Lyon, Antoine de Malvin de Montazet (1713-1788), quant à lui, parvient à faire bannir les deux frères.


La Révolution sauve les Bonjour

Mais la Révolution, faisant tomber l’Église, sauve les fareinistes de la disgrâce. François Bonjour revient à Fareins dès 1789. Mais l'administration révolutionnaire maintient néanmoins la volonté initiale de l'archevêché et condamne à nouveau les frères Bonjour à la prison, dont ils sortent en 1791. Ils ne reviendront jamais à Fareins.


Le renouveau du fareinisme et l'arrivée du prophète Élie

Lors du jeudi saint de 1791, Claudine Dauphan, une servante convulsionnaire a une vision : elle va donner naissance au prophète Élie. A sa sortie de prison et installé à Paris, François Bonjour, malgré sa condition de curé, se met en ménage avec Claudine mais également avec sa propre servante, Benoite-Françoise Monnier.

Benoite-Françoise lui fait deux enfants, mais c'est surtout avec Claudine, que sa dynastie se poursuit. Elle lui donne neuf enfants dont celui qui sera perçu comme le prophète : Israël-Élie, né le 18 août 1792.

Malgré une tentative de création d'une nouvelle communauté autour de l'enfant vu comme le nouveau messie, la famille est arrêtée le 21 janvier 1805, Israël-Élie est placé à l'hospice, ses parents emprisonnés puis l'ensemble de la famille est exilé en Suisse, à Ouchy, près de Lausanne.

Le mouvement s’essouffle alors et disparaît lentement, perdurant notamment tout au long du XIXe siècle, essentiellement à Fareins, à Saint-Jean-Bonnefonds (vers Saint-Just-lès-Velay où Claude Bonjour fut curé) et à Paris. Des membres sont encore recensés dans les années 1950.


Le devenir de la famille Bonjour

Claude Bonjour devient imprimeur et décède dans l'Aisne, à Ribemont, en 1814.

François, le véritable maître du mouvement, décède à Paris en 1846. Sa descendance sera, étonnement, aux vues de ce passé sulfureux, implantée dans la haute bourgeoisie provinciale de Nantes et de l'Aisne.

Son fils, le « messie » Israël-Élie, envoyé à Paris, devient fabricant de taffetas et se distinguera lors des événements insurrectionnels de juin 1832, étant cité par Victor Hugo dans Les Misérables. Il épouse Marie Collet (1794-1829) en 1811, fille de son patron. Installé dans l'Aisne, où est née sa belle-fille, Israël-Élie y décède en 1866.
Le couple donnera naissance à dix enfants parmi lesquels deux ont laissé une descendance :
  • François-Marie-Jules (né en 1826) qui deviendra employé de commerce à Reims et épousera Marie-Clotilde Collet, dont il aura un fils, Georges (né en 1857)
  • Charles-Paul-Ernest (né en 1829), qui sera négociant et épousera sa cousine Hélène Boucher de La Ville-Jossy (fille d'Angélique Bonjour). Ils auront un enfant, Samuel-Gustave (né en 1859) qui deviendra médecin à Nantes.

Parmi les huit frères et sœurs d’Israël-Élie (et donc descendants de François Bonjour), certains ont eu une descendance, essentiellement dans la haute bourgeoisie provinciale :
  • Philippe (1796-1854) par son mariage avec Henriette Picot de Limoëlan, fille d'un receveur des contributions directes, donne la lignée des Bonjour de Limoëlan. Son fils sera notamment employé au ministère de la Marine.
  • Marguerite (1798-1853) par son mariage avec François Pihan de La Forest-Belleville, directeur des postes. Son fils sera avocat.
  • Angélique (1804-1846) par son mariage avec l'avocat Samuel-Augustin-Benjamin Boucher de La Ville-Jossy
  • Marie (1807-1871) par son mariage avec le médecin Jean-Baptiste-François-Mathurin Boucher de La Ville-Jossy, frère de l'époux de sa sœur. Contrairement à sa fratrie qui se forme à Paris, Marie et son époux s'installent à Nantes.


Sources

BOURSEILLER (Christophe). Les faux messies. Histoire d'une attente. Paris. Fayard, 1994. 348 p.

BRETON (Guy) et PAUWELS (Louis). Histoires magiques de l'histoire de France. Paris. Omnibus, 1999. 981 p.

CHANTIN (Jean-Pierre). Les Amis de l'Oeuvre de la Vérité. Jansénisme, miracles et fin du monde au XIXe siècle. Lyon. Presses Universitaires de Lyon, 1998. 186 p.

DESFOURS DE LA GENETIERE (Charles-François). Lettre d'un curé du diocèse de Lyon à ses confrères sur les causes de l'enlèvement de M. Bonjour, curé de la paroisse de Fareins en Dombes. 1787. 126 p.

JOLYCLERC (abbé). Lettre de M. Jolyclerc, ancien vicaire général du diocèse de Lyon, à MM. Bonjour ainsi qu'à leurs apologistes et aux auteurs des lettres et écrits publiés pour leur défense. 1788

SÉCHÉ (Léon). Les derniers jansénistes depuis la ruine de Port-Royal. Nabu Press, 2013. 432 p.


6 commentaires:

  1. Formidable article !!!!!!!!!!!!

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  2. Claude Bonjour est décédé à Ouchy et a été inhumé au cimetière d'assens le 6 Mars 1814

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  3. Israël Elie Bonjour a épousé Marie Collet fille de Damien et de Jeanne Pierrette Million , le 4 janvier 1812 à Paris.Contrat de mariage passer chez Maître Morand notaire à Paris le 3 janvier 1812

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  4. La famille Bonjour n'a pas été exilé! C'est à leur requête auprès des services de Foucher qu'ils ont manifestés le désir de rejoindre la Suisse où ils avaient de la famille, disaient ils...

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  5. Vous omettez aussi Mélanie Andronique,Fille d'Israël Elie Bonjour, née à Ouchy le 8 mai 1817 épouse de Chrétien Huber, mariés à Paris ancien 2 ème arrondissement le 23 septembre 1847.Le couple à migré à New York Buffalo où ils ont eu deux filles.Après le décés de Chrétien Huber à Buffallo, la mère et les deux filles sont revenues sur Paris.

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